À qui prêtons-nous l'oreille ?

dimanche 26 avril 2026 - Temple de Nègrepelisse

Église Protestante Unie Nègrepelisse Bioule Saint Étienne de Tulmont

Ac 2,14a, 36-41; 1 P,20-25; Jn 10,1-10 traduction Nouvelle Bible Segond (NBS)

Prédication

Les textes du jour ne sont pas des textes faciles. C’est un peu, beaucoup, pour des textes comme ceux d’aujourd’hui que je me force à m’en tenir aux lectures proposées dimanche après dimanche : les lectures proposées nous obligent à ne pas choisir seulement ce qu’on aime, à ne pas prêcher seulement ce qui nous arrange.

Mais avant d'aborder ce qui peut nous froisser, un mot du contexte dans lequel dans lequel nous les lisons. Ces textes sont proposés dans le temps liturgique de Pâques. Nous sommes aujourd'hui le troisième dimanche après Pâques. C'est un temps particulier, celui où le Ressuscité n'est plus simplement vu, mais doit être reconnu, vécu, reçu, confessé, un temps où notre vie croyante doit aussi se faire témoignage et transmission. Et je crois que c'est ainsi qu'il faut entendre nos textes. La présence du Christ ne se réduit pas à une expérience intérieure ou ponctuelle : elle devient relation suivie, orientation de nos vie, et passage. La question que nous pose nos textes, il me semble après nous avoir dit les dimanches précédents que Christ était au milieu de nous, aujourd'hui la question serait maintenant : «Saurons-nous reconnaître sa voix ? ».

Bon tout d’abord, dans les Actes, ce qui peut gêner, ici soyons franc, c’est moins le texte lui-même que la manière – qui n’est pas celle du texte – qu’on pourrait avoir de le laisser se refermer sur une réponse individuelle : se convertir, se faire baptiser. Et très vite, cela peut glisser vers quelque chose qui met mal à l’aise : Jésus réduit à un sauveur personnel, la foi comme un passeport pour l’au-delà, le baptême comme entrée dans une norme de vie conforme.

On entend parfois dire : « Il faut accepter Jésus dans son cœur. » Ou encore : « As-tu donné ta vie à Jésus ? » Ou bien : « Si tu crois vraiment, tu es sauvé. »

Ces phrases peuvent partir d’une intention sincère. Mais elles peuvent aussi donner l’impression que la foi serait d’abord une décision intérieure, individuelle, presque privée : quelque chose que je fais, moi, dans mon cœur, pour obtenir mon salut.

Or, dans la foi protestante, ce n’est pas ma décision qui fonde mon salut. C’est la grâce de Dieu. Et même la foi, par laquelle je reçois cette grâce, est donnée par l’Esprit.

Jésus-Christ n’est pas celui que je rends Sauveur en l’acceptant. Il est déjà le Seigneur, déjà le Réconciliateur, déjà celui en qui Dieu se tourne vers nous tous.

L’Esprit nous tourne vers les autres

Et précisément le livre des Actes ne dit pas autre chose : il ne demande pas d’abord d’adhérer, ni de se conformer, il appelle à changer notre regard. C’est la metanoia, en grec : changer notre manière de penser. Non pas posséder Jésus comme mon sauveur privé, mais reconnaître que le Christ vivant nous précède, nous rejoint, et que sa grâce, par l’Esprit, nous tourne vers les autres.

Ensuite, il y a ce passage de la première lettre de Pierre. Là aussi il faut le dire franchement : ce passage est difficile.

Il est question de supporter l’injustice, d’endurer sans révolte, dans un contexte où la servitude n’est même pas remis en cause. Cela heurte, surtout quand on connaît d’autres textes. « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre. » (Ga 3,28). Mais à y regarder de plus près, l’épître de Pierre ne justifie pas l’injustice. Elle vise un autre endroit: que faire quand on est pris dans une situation injuste ?  dans une situation qu’on ne peut pas immédiatement renverser ? Ici le Christ apparaît comme celui qui traverse la violence sans la reproduire, mais aussi comme celui qui nous rejoint dans ces situations qui ne trouveront pas de solutions ou de fin heureuse.

Contre une pensée magique, il y a ici une grande lucidité face à la souffrance et à l’injustice. Quand il n’y a pas de solution, il faut bien endurer.

Ça ne légitime pas la souffrance; ça ne doit pas être une assurance pour les injustices, les cruels, les durs, qu’ils n’auront pas les chrétiens contre eux. L’Écriture les voit, les dénonces, et la miséricorde de Dieu ne va jamais sans la justice de Dieu. Ici encore la présence du Christ n’est pas ponctuelle, elle est relation suivie. Et le Christ se tient aux côtés des victimes de l’injustice.

Enfin, dans l’Évangile du jour, Jésus nous dit  « Je suis la porte. » C’est un des ἐγώ εἰμι johannique, c’est une parole de révélation. Vous aurez en tête « je suis le pain, je suis le chemin, je suis la vigne. » Mais rapproché des autres lectures, ça résonne mal. Chez Matthieu et Luc, l’équivalent est « Entrez par la porte étroite » — Mt 7,13 / Lc 13,24. Et dans nos terres du Montalbanais, on n’échappe pas à l’usage qui a pu être fait de cette image de la porte. Un appel à convertir, à décider qui peut rentrer, qui est au dehors, comme une vieille formule : « Hors de l’Église, point de salut. »

Mais là encore ce n’est pas ce que dit le texte.

La porte n’est pas un guichet, une guérite, un sas aux frontières, c’est un passage. Et surtout ce qui compte, ce n’est pas d’entrer à tout prix —c’est de reconnaître la voix. Jésus le dit lui-même : « les brebis écoutent sa voix », et elles le suivent « parce qu’elles connaissent sa voix. »

La question ici est qui parle au troupeau ? Qui vole le troupeau ? Qui escalade ailleurs ? Jésus, la compréhension que nous avons de Jésus, la compréhension qu’en ont ceux qui se mettent à sa suite, doit nous permettre de démasquer les faux accès à la vie.

Je suis la porte. ἐγώ εἰμι Je vous disais parole de révélation. « Je suis » c’est le nom de Dieu, révélé à Moïse au buisson ardent. Jésus, et c’est particulièrement vrai du Jésus johannique, est le révélateur. L’auteur de Jean le dit en ces termes dès le premier chapitre de l’évangile : Jn 1,18 : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître. » (ἐξηγήσατο « il l’a raconté / expliqué / révélé » ). C’est la formule programmatique de l’Évangile de Jean : Jésus rend Dieu connaissable. Jésus est le révélateur, c’est celui qui donne à voir le Père dans une totale Jn 14,9 :

Démasquer les puissances qui entrent par effraction dans nos vies


« Qui m’a vu a vu le Père. ». Et si on fait le lien avec l’Évangile de Matthieu, c’est lui qui nous donne à voir Dieu dans les plus petits de ses frères (Mt 25,40). C’est ce que, pour ma part, j’appelle la double transparence de Jésus.

Dire que Jésus est la porte, ce n’est pas en faire un passeport personnel pour accéder à Dieu – encore une fois c’est Dieu qui vient à l’humain, pas l’humain qui s’efforce de monter à Dieu par ses propres moyens ! – c’est notamment comprendre que c’est à travers Jésus que nous pouvons démasquer et refuser les puissances qui entrent par effraction dans nos vies, ceux qui à grand renfort de discours religieux se verraient en berger. Concrètement aussi, c’est rappeler que si la Bible est le lieu privilégié où la Parole se fait entendre, elle doit être comprise au travers de Jésus, de ce que nous croyons comprendre de Jésus, de ce que nous croyons au sens de celui en qui nous mettons notre confiance.

Et j’en finirai ici.

À travers Jésus ce que nous voyons n’est jamais une clôture, mais un Dieu qui vient à l’humain, qui, envers et contre nous, jamais ne désespère de l’humain, un Christ qui ne se fait pas condition du Salut, mais amour inconditionnel, non pas un juge qu’il faudrait mettre dans sa poche, mais celui qui proclame, toujours chez Jean : moi, je ne juge personne. (ἐγὼ οὐ κρίνω οὐδένα Jn 8,15)[1].

À partir de là, certaines manières de parler deviennent impossibles.

On ne peut plus faire comme si tout dépendait de nous

Comme si tout dépendait de notre décision, de notre foi, de notre capacité à accepter.

En Jésus-Christ, Dieu a déjà pris l’initiative. Il s’est engagé pour l’humanité tout entière. Le salut ne repose pas sur notre décision, mais sur la grâce de Dieu, reçue dans la foi, une foi qui elle-même nous est donnée. Et cette grâce ne produit pas de l’orgueil, mais de l’humilité ; elle ne sépare pas, elle rassemble. Elle envoie vers les autres.

Dès lors, il n’y a plus de place pour un nous contre un eux, ni pour une appropriation privée du salut. Le Christ n’est pas un bien que l’on possède : il est le Seigneur qui nous précède tous, qui nous juge et nous sauve. On ne peut pas faire de l’Évangile un signe de distinction entre un nous et un eux. On ne peut pas conditionner la miséricorde de Dieu à notre capacité d’adhérer correctement. On ne peut pas faire du Christ un passeport, ni se croire quittes avec Dieu.

Et puisque le Fils dit : « Moi, je ne juge personne », toute prétention de notre part à juger en son nom est déplacée.

Si le Christ est la porte, alors lui seul est le passage.

Nous n’avons pas à en réguler l’accès. Nous avons à écouter sa voix, à y répondre, et à ne pas faire écran à la vie qu’il donne, une vie offerte, largement, pour tous.

Nous sommes appelés à reconnaître sa voix, à le suivre, et à veiller à ne pas fermer, par nos paroles ou nos attitudes, le passage qu’il ouvre.

Amen


[1]« Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. » (Jn 12,47).

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