Thomas n’est pas l’incrédule
dimanche 12 avril 2026 - Cahors
Église Protestante Unie Quercy Route de Paris
Ac 2,42-47; 1 P 1,3-9; Jn 20,19-31 traduction Nouvelle Bible Segond (NBS)
Prédication
Les exégèses des textes de ce dimanche, les exégèses et les commentaires qu’on peut consulter, font beaucoup de choses très bien.
Elles nous aident à comprendre comment naît la foi.
Elles montrent ainsi, avec l’évangile du jour, en Jn 20, que la foi n’est pas une crédulité naïve. Parce que, vous l’aurez compris, Thomas n’est pas l’incrédule, celui qui me croirait à rien sans preuve. Ça c’est l’image d’Épinal, la caricature. Non.
Thomas est une figure précieuse, importante, une figure à chérir : il est celui qui cherche à comprendre. Celui qui refuse une foi superficielle. Au passage – et si on ne devait retenir qu’une chose aujourd’hui ce serait celle-ci – Thomas est celui qui veut savoir si c’est vraiment le Crucifié qui est vivant, et donc c’est celui qui nous donne à comprendre que c’est bien le Crucifié qui est vivant.
C’est bien le Crucifié qui est vivant
Ce n’est pas un Jésus qui aurait réchappé de l’humiliation, auquel Dieu aurait substitué un autre comme une hérésie qu’on appelle le docétisme voudra le faire croire.
Les premiers chrétiens n’ont pas pu, pas voulu, ou les chrétiens ont compris que leur foi ne pouvait pas consister en une manipulation qui aurait consité à dire : en fait, celui en qui nous reconnaissons le Christ, le Fils de Dieu, n’est pas vraiment mort.
D’ailleurs si vous n’êtes pas croyant, c’est sans doute la meilleure preuve que vous puissiez vous assurer : la mort de Jésus est tellement certaine que personne n’a envisagé de la cacher ou de réécrire l’histoire. Sa mort sur la croix compte parmi ces éléments que les premières communautés chrétiennes n’avaient guère intérêt à inventer; elle constitue non une preuve absolue, mais un sérieux indice d’historicité.
La foi pascale n’a pas effacé les traits les plus dérangeants de l’histoire de Jésus. Au contraire, elle les a conservés. C’est même l’une des raisons pour lesquelles les historiens les tiennent pour hautement plausibles.
Bon ! Mais contrairement à ce que pourrait nous faire penser une première lecture de Jean, les textes de ce premier dimanche après Pâques ne se situent pas au niveau des preuves. Nous ne sommes pas dans l’apologétique. Vous savez, ce que vous voyez refleurir sur les réseaux sociaux où des personnes plus ou moins bien intentionnées cherchent à vous faire croire que Dieu existe et pour cela ils vous fournissent tout un tas de preuves ou des raisonnements, plus ou moins solides.
Nos textes, leurs interprètes le montrent très bien, nous disent que la foi chrétienne ne repose pas sur des preuves mais sur des signes à interpréter, sur un témoignage reçu, sur une confiance qui naît dans la relation.
Les Écritures montrent aussi très bien, avec 1 P, que la foi chrétienne se vit dans un monde réel, avec des épreuves, avec des tensions, face à un avenir qui n’est pas encore accompli.
Alors pourquoi vous dis-je, un peu rapidement, l’essentiel de ce que nous disent nos textes ce matin. C’est que tout cela est juste, bel et bon, mais à les lire même dans ce qu’ils nous disent de plus juste, nous devons nous garder d’un glissement, d’une tentation discrète, mais d’une dérive qui correspond à un véritable enjeu théologique.
Cette tentation prend trois formes, mais au fond il n’en est qu’un ::
Le risque de réduire la foi à une affaire intérieure. Le risque de réduire la résurrection à une expérience spirituelle. Le risque de réduire la communauté chrétienne à une réalité invisible.
Autrement dit, le risque d’oublier que la résurrection du Crucifié porte des fruits, qu’elle est efficace, elle produit une forme de vie concrète. Et ce n’est pas un hasard si les auteurs du lectionnaire y adjoignent Ac 2,42-47. Ici le textes d’Actes, comme l’épître de Pierre qui nous parle d’une “communion les uns avec les autres”, empêchent d’aller du côté d’ une foi désincarnée.
Pas une foi désincarnée
Revenons à Thomas
Si nous nous en tenons au chapitre de Jean, nous pouvons facilement en faire une lecture intérieure. Thomas doute. Thomas croit. Thomas s’engage sur un chemin personnel. Thomas découvre une foi plus profonde. Et tout cela est vrai.
Mais si on s’arrête là, la résurrection devient une histoire entre Jésus et moi, entre Jésus et ce jumeau, Thomas, qui nous représente dans l’Évangile.
Or l’auteur de Jean ne dit pas cela. Thomas ne rencontre pas Jésus dans une expérience individuelle mystique. Il le rencontre dans une communauté.
Regardons-y de plus près. On vient de le lire. Thomas est absent, mais il revient dans le groupe. Notons déjà que les autres disciples ne l’excluent pas. Ils ne disent pas : « Puisque tu n’étais pas là lors quand le Seigneur nous est apparu, c’est suspect. » Ils ne disent pas non plus à la deuxième occurrence : « Puisque tu ne crois pas, tu n’es plus des nôtres. » Ils ne l’excluent pas. Ils font place au doute. Ils maintiennent la communion malgré la fracture. C’est déjà un fait ecclésial concret.
La première preuve de la résurrection dans ce texte, ce n’est pas l’apparition. C’est que le groupe reste uni malgré ce qui pourrait venir rompre la communion.
Et ça, si vous avez une expérience de la vie associative, collective, sociale, vous en conviendrez : c’est déjà un miracle.
La lettre de Pierre: le risque de spiritualiser l’épreuve
Maintenant voyons ce que nous dit la lettre de Pierre.
L’épître parle de l’épreuve de la foi. Mais elle ne parle pas d’une souffrance abstraite. Elle parle de communautés réelles, socialement fragiles, minoritaires, parfois marginalisées. La foi n’est pas une idée. C’est une manière de tenir debout dans un monde difficile, dans un monde que l’on sent parfois réellement vaciller.
Je ne voudrais pas multiplier les appels à la vigilance, mais bon disons-le ainsi: ici le risque serait de transformer la foi en courage intérieur, en résilience spirituelle, en endurance personnelle. La lettre, elle, parle bien plutôt d’une appartenance commune, d’une naissance nouvelle reçue ensemble, d’une espérance partagée. Et si elle laisse entrevoir un peuple, c’est un peuple de Dieu, non pas au sens national, mais au sens d’une appartenance nouvelle, reçue de Dieu dans la dispersion même. Elle produit un peuple.
Actes 2
Actes 2 nous empêche lui aussi de réduire la foi à l’intériorité, parce qu’il montre ce que produit la résurrection quand elle devient visible. L’auteur d’Actes, Luc, ne décrit pas d’abord une émotion. Il décrit une forme de vie.
Quelles sont ces quatre pratiques qu’il nous donne à voir, qu’il décrit ?
l’enseignement
la communion
le partage du pain
la prière
C’est un résumé programmatique de la vie de l’Église primitive.
Et Luc ne s’arrête pas là. Il ne décrit pas seulement des pratiques spirituelles.
Il décrit des pratiques sociales. Ils partagent leurs biens. Ils redistribuent selon les besoins. Ils vivent une solidarité réelle.
Le christianisme primitif n’était pas seulement une croyance. C’était une reconfiguration concrète des rapports économiques et sociaux. La conversion changeait la manière de vivre l’argent, le pouvoir et les relations.
La résurrection devenait visible dans la manière de vivre ensemble.
Une communauté transformée
Thomas demande à voir. Mais que doit-il vraiment voir ? Les plaies ? Oui. Mais aussi autre chose. Il y aurait aussi à voir une communauté transformée. Parce que l’affirmation de la résurrection dans le Nouveau Testament n’est pas seulement : Jésus est vivant. C’est :
une nouvelle manière de vivre est possible
Luc insiste d’ailleurs sur un point frappant : les croyants trouvent faveur auprès du peuple.
Ça vous a frappé aussi ?
Pourquoi trouvent-ils faveur auprès du peuple ?
Pas à cause d’une doctrine.
Mais à cause d’une manière de vivre.
La résurrection se reconnaît à ce qu’elle produit
On pourrait souvent penser que la résurrection prouve que Jésus est vivant (pour les contemporains du moins).
Mais dans le Nouveau Testament – donc PAS pour des contemporains, mais pour des générations qui leurs succèdent – c’est presque l’inverse :
la résurrection se reconnaît à ce qu’elle produit.
Et que produit-elle ? : le pardon, la paix, le partage, la joie, la fidélité, la patience, la communion. Elle produit une communauté. Oh, pas parfaite ! Luc lui-même montre plus tard les conflits. Mais une communauté où quelque chose de nouveau devient possible. Ac 2 n’est pas une utopie naïve. Vous allez me dire, oui, ça, c’est aussi un langage idéal, une manière de nous montrer ce que l’Évangile rend possible, même si l’Église reste imparfaite.
Oui, c’est possible. Je l’entends, surtout si vous voulez dire par là que ce n’est pas un modèle figé, que c’est une direction. Ça pointe dans une direction.
Le passage de la vue à la foi
Bon, et nous dans l’histoire, ce matin à une semaine du dimanche de Pâques :
Comment nous relions-nous à cette dynamique du passage de la vue à la foi ? Que mettons-nous derrière cette locution « avoir la foi », quand le monde nous ramène de manière intrusive à nous interroger : Avons-nous la foi ?
C’est comme l’apologétique que j’évoquais plus tôt. Il y a toujours quelque chose qui nous dérange il me semble, comme croyant. Lexistence de Dieu comme enjeu, l’urgence de faire du chrétien, de convertir, comme si cela n’était pas l’œuvre de l’Esprit. Comme si l’Esprit nous donnait plutôt un autre crible :
Qu’est-ce que la foi rend visible ?
Parce que Thomas ne voit pas seulement Jésus. Il voit aussi un groupe qui ne l’a pas rejeté. Et Actes dit : la résurrection devient visible quand : les riches pensent aux pauvres, les isolés trouvent une place, les biens cessent d’être absolus, les relations deviennent premières.
La foi chrétienne n’est jamais ; je crois en une liste à cocher de doctrines, d’articles de foi. Credo in Deum Je crois en Dieu.
Je mets ma confiance en Dieu
Et alors si je mets ma confiance en Dieu, ça ne reste pas très longtemps je, mais nous, et oui, depuis la Résurrection nous vivons autrement.
Le vrai danger aujourd’hui
C’est pour cela que ces questions de danger ou de risques, ça se veut didactique, mais ce n’est pas le bon vocabulaire pour un chrétien. Il me semble. Et surtout le vrai danger n’a jamais été le doute. Thomas doute. Et Jésus ne le condamne pas. Ni danger ni risque, mais une réalité, une foi qui ne crée pas de fruits, une foi sans incarnation. Une foi sans communauté. Une foi sans partage. Une foi sans conséquences sociales. Une foi qui reste intérieure.
Actes 2 nous dit : si la résurrection est vraie, elle doit devenir visible quelque part. Pas forcément dans des miracles. Mais dans la manière de vivre ensemble.
La béatitude de Jn 20
La Parole ne vient pas pour nous désoler. Pour conduire à un constat désolant. Ce qui nous est donné est au contraire une béatitude. Le Jésus de Jean dit : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » cela ne veut pas dire : heureux ceux qui croient sans preuve. Comme on dit aujourd’hui une bénédiction qui serait passive-aggressive, donc toxique. Je crois sincèrement que cette béatitude nous dit : « Heureux ceux qui savent voir autrement. »
Heureux ceux qui savent reconnaître la résurrection là où elle se manifeste, dans le pardon, dans la patience, dans la fidélité, dans la solidarité.
Heureux ceux qui voient la résurrection dans une communauté imparfaite mais réelle.
Conclusion
Les exégèses des textes de ce dimanche nous apprennent très bien — si vous parlez avec celles et ceux qui auront entendu prêcher sur les textes du jour vous entendrez des analyses justes et fortes — elles nous enseignent comment naît la foi, comment elle traverse l’épreuve comment elle dépasse le doute
Mais avec le concours d’Ac 2 n’oublions pas que la foi devient vraie quand elle devient visible. Pas une foi exhibitionniste ou instrumentalisée, pas visible comme une preuve. Visible parce qu’elle produit de la vie, de la communion entre humains.
Thomas voulait voir les plaies. L’auteur des Actes nous invite à voir autre chose : une humanité nouvelle qui commence, Une humanité fragile, Une humanité imparfaite, en tout cas pas une communauté qui se juge à son nombre, encore moins à ses démonstrations de force.
Cela peut être une communauté fragile, mais réelle. En tout cas une humanité où le Ressuscité est à l’œuvre.
Alors, pourquoi ne pas formuler les choses ainsi : Non pas « Est-ce que je crois ? » qui se dirait déjà mieux au pluriel « Est-ce que nous croyons ? »Mais qu’est-ce que notre foi rend possible ?
Non pas sommes-nous assez nombreux ? Mais que rendons-nous possible, ici, entre nous, par la foi ?
Amen