Affermissez vos cœurs, pas vos opinions

dimanche 14 décembre 2025 - Temple de Brive

Église Protestante Unie Corrèze Nord du Lot

És 35,1-10; Jc 5, 7-10; Mt 11, 2-11 traduction Nouvelle Bible Segond (NBS)

Prédication

La question relative à l’identité de Jésus. Un bébé, un roi, un prophète, le Christ, un sage, un rabbin, etc. ?

Les récits de Noël nous font repasser par tous ces stades. Dans l’Évangile du jour, c’est la figure de Jean le Baptiste dans la narration de l’évangéliste qui pose la question de l’identité de Jésus. Cette question de l’identité fait partie des questions bibliques qui rebondissent d’âge en âge et que nous sont posées plus encore que nous nous le posons, question en tout cas qui rebondit dans notre vie croyante : « Où es-tu ? » question de Dieu à Adam. « Où es-tu ? », entendons-nous Dieu nous demander. « Où en es-tu de ta vie ? »

« Qu’as-tu fait de ton frère », question de Dieu à Caïn. « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Et la question de Jésus à ses disciples quelques chapitres après le texte du jour : « Et vous […] qui dites-vous que je suis ? » (Mt 16,13-15).

Question piégeuse que celle de l’identité. Elle réapparaît à travers les récits de la naissance de Jésus, peut-être les récits les moins théologiques pour nous aujourd’hui tant ils ressortent davantage de l’évangile comme genre littéraire. À tout grand homme, pensait-on en ces siècles de l’antiquité, il faut une naissance divine. La fête de Noël elle-même est davantage une construction. Fêter les naissances dans la Bible, on le sait, n’est pas le fait des personnages les plus sympathiques de l’Écriture, Pharaon en Gn 40, 20 et Hérode Antipas en Mt 14,6. Vous le savez : dans la Bible, ce qui compte c’est moins la naissance biologique que l’appel, l’alliance et la mission.

Et c’est ce qui se rejoue aujourd’hui avec la question de l’identité avec des personnes qui sont moins intéressées par le message chrétien et la suivance que par un christianisme statutaire, identitaire, ce qui recoupe davantage la notion de chrétienté.

Et ce n’est pas pour rien que le texte du jour englobe dans son découpage la question de l’identité aux versets suivants dans l’Évangile de Matthieu qui sont ceux de l’appel à la décision, le début d’un long discours tenu par Jésus qui aboutit à ce passage que vous connaissez

18 Car Jean est venu : il ne mangeait ni ne buvait, et l'on dit : « Il a un démon ! »

19 Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et l'on dit : « C'est un glouton et un buveur, un ami des collecteurs des taxes, des pécheurs ! » Mais la sagesse a été justifiée par ses œuvres.

L’identité est intimement liée à la question du choix. À qui s’identifier ?

Quelle image les autres nous renvoient-ils de nous ? Mais aussi l’assignation à un camp.

C’est un athée, mais aussi petit-fils de pasteur et aussi petit-neveu d’Albert Schweitzer, Jean-Paul Sartre, qui l’a formulé ainsi : ne pas choisir, c’est encore choisir. Pourtant, un écueil de l’évangile de ce jour, serait, il me semble, de faire de cette histoire de choix une question morale comme aiment bien le faire les religieux. Il faut choisir ! Au sens où Dieu n’aimerait pas les tièdes. Ou alors parce qu’il faudrait réveiller un peu les baptisés – c’est déjà un peu mieux – leur dire que c’est peut-être dommage de ne pas fréquenter les Église, au pire pour culpabiliser, faire la morale.

Je pense, au contraire, que notre texte invite à déjouer le piège de l’identité et de la polarisation.

Jésus ne répond ni par un « oui » ni par un « non », ni par une formule christologique. Il répond par des faits, et ces faits sont directement empruntés au langage d’Ésaïe 35.

Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les pauvres reçoivent une bonne nouvelle

Autrement dit, Jésus ne se définit pas par une essence, mais par une transformation du réel. Son identité n’est pas un statut, mais un événement.

Et cet événement n’est pas spectaculaire au sens où on l’entend souvent. Ésaïe ne parle pas d’un coup de tonnerre céleste, mais d’un désert qui fleurit, d’une terre brûlée qui devient habitable, d’un chemin praticable là où il n’y avait que de la peur. Le salut, chez Ésaïe, ne tombe pas du ciel comme une rupture violente ; il s’installe, il irrigue, il rend possible la marche. C’est exactement ce que Jésus renvoie à Jean :

Regarde ce qui devient possible là où il n’y avait que de l’enfermement

Jean, lui, est en prison. Et c’est important. Il n’est pas dans le doute par caprice intellectuel, mais parce que la réalité qu’il vit ne correspond pas à l’attente qu’il portait. Lui annonçait un jugement, une cognée à la racine des arbres, un feu. Or ce qu’il entend dire de Jésus, ce sont des guérisons, des repas partagés, une proximité avec les pauvres. D’où sa question. Jésus ne le corrige pas, ne le rabaisse pas, ne lui dit pas qu’il a mal cru. Il l’invite à relire l’Écriture, à la lire autrement. À comprendre que le salut ne passe pas d’abord par la séparation des bons et des mauvais, mais par la remise en mouvement de ce qui était bloqué.

La patience, plutôt que l’identité

C’est ici que le texte de Jacques est un bon vis-à-vis. Jacques ne parle pas d’identité non plus, mais de patience. Une patience active, tendue, vigilante. L’image du cultivateur est très forte : il ne fabrique pas le fruit, il ne le force pas, mais il prépare le terrain et il attend. Il sait que quelque chose est en cours, même quand rien ne se voit encore. Voilà une manière très juste de dire l’Avent. L’Avent n’est pas l’attente d’un miracle extérieur, mais l’apprentissage d’un regard capable de discerner ce qui est déjà à l’œuvre.

Jacques ajoute une chose essentielle : « Affermissez vos cœurs ». Non pas vos opinions, non pas vos identités religieuses, mais vos cœurs. Ce qui est fragile, ce qui palpite, ce qui peut céder à la peur ou à l’amertume. Là encore, on retrouve Ésaïe : « Dites à ceux dont le cœur palpite : soyez forts, n’ayez pas peur ». L’attente chrétienne n’est pas une attente crispée, mais une attente qui empêche le cœur de se durcir.

C’est peut-être là que se joue quelque chose de très concret pour nous aujourd’hui.

Dans un monde saturé de discours identitaires, religieux ou non, où chacun est sommé de dire qui il est, dans quel camp il se situe

dans un tel monde l’Évangile ne nous demande pas d’abord une définition de nous même – sans doute improbable sinon impossible en tout cas oiseuse – l’Évangile nous demande une disponibilité. Non pas « qui es-tu ? », mais « Es-tu en chemin ? ». Non pas « Es-tu du bon côté ? », mais « Est-ce que quelque chose en toi recommence à vivre, à marcher, à entendre ? ».

Noël, dans cette perspective, n’est pas la célébration d’une identité divine tombée sur terre, mais la proclamation que Dieu a choisi d’entrer dans l’histoire comme humain, de connaître les meurtrissures de l’histoire, d’en connaître les limitations, jusqu’à être broyé par l’histoire.

Dieu commence par se faire connaître par ce qui est petit, fragile, ce qui va croître, grandr. Un enfant, ce n’est pas un programme achevé, c’est peut-être une promesse, un support sur lequel on va projeter beaucoup de nos attentes, de nos joies espérées, de nos regrets aussi. Mais assurément un enfant détrompera les promesses, les attentes, les assignations à une identité.

Et si cet enfant est aimé, l’amour accueillera, accompagnera ces décalages, ces accrocs aux attentes.

En décalage avec ceux qui pensent pouvoir mettre la main sur la vérité, la posséder, définir ou assigner à une identité, le discours de Jésus rappelle que la vérité n’est pas figée, qu’elle est incarnée, qu’elle se rencontre là où l’on consent à être déplacé, là où on est soi-même mis en crise.

Alors la véritable question, ce matin, n’est peut-être pas tant « Qui est Jésus ? », que celle-ci : « Qu’est-ce qui, dans ma vie, commence à refleurir là où je ne voyais plus que désert ? » « Où est-ce que Dieu est déjà à l’œuvre, discrètement, sans correspondre exactement à mes attentes ? »

Heureux, dit Jésus, celui pour qui je ne serai pas une cause de chute. Heureux celui qui accepte que Dieu vienne autrement. C’est peut-être cela, au fond, la grâce de l’Avent : apprendre à reconnaître le salut non pas là où nous l’avions imaginé, mais là où il est réellement en train d’advenir.

Amen

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N’aie pas peur d’accueillir ce que tu ne maîtrises pas