N’aie pas peur d’accueillir ce que tu ne maîtrises pas

dimanche 21 décembre 2025 - Temple de Brive

Église Protestante Unie Corrèze Nord du Lot

És 7,10-16; Rm 1, 1-7; Mt 1, 18-24 traduction Nouvelle Bible Segond (NBS)

Prédication

Pour ceux d’entre vous qui avez participé à la lecture biblique sur la vocation d’Ésaïe, le chapitre 6, nous sommes ici au chapitre 7, dans le « Livret de l’Emmanuel ». C’est aujourd’hui le 4e et dernier dimanche de l’Avent, et le dernier dimanche de cette séquence commencée ensemble avec, parmi les derniers versets de l’Ancien Testament, au livre du prophète Malachie et son Soleil de justice. Nous avions ensuite vécu le dimanche du Christ Roi, un roi qui n’est pas de ce monde, mais qui règne de ce monde. Les textes de dimanche dernier nous avaient interpelés sur la question de l’identité, et nous avions dit que pour les Écritures ce qui compte, c’est moins la naissance biologique que l’appel, la vocation, la mission. Et voici que les textes d’aujourd’hui, en tout cas les versets d’Ésaïe et de Matthieu, reviennent sur la naissance, et particulièrement sur la naissance virginale.

Si l’on s’arrête là, le risque est grand. Grand, je ne sais pas. Mais le risque est de réduire ces textes à une question biologique, à un débat sur le « comment », alors que l’Écriture travaille ici le «pourquoi » et le « pour qui ». Car Ésaïe 7 ne commence pas par une annonce pieuse, mais par une scène politique tendue. Un roi est acculé. Achaz (aħaz, abbr. Joachaz : « Dieu tient »), roi de Juda, se trouve pris en étau entre des puissances qui le dépassent.

La peur est là, concrète, stratégique, militaire. La foi n’est pas une abstraction, elle est mise à l’épreuve dans le réel, même dans ce que le réel a de plus brut. Et c’est précisément là que Dieu parle.

Ose attendre quelque chose de Dieu

« Demande un signe au Seigneur, ton Dieu », dit le texte. Non pas un petit signe discret, mais un signe qui pourrait être demandé jusque depuis les profondeurs du séjour des morts ou dans les hauteurs du ciel. Disons-le autrement : ose demander. Ose attendre quelque chose de Dieu. Ose te situer devant lui comme roi, comme responsable, comme homme exposé, pour reprendre un cliché journalistique.

La réponse d’Achaz est étrange : « Je ne demanderai rien, je ne provoquerai pas le Seigneur. » Elle sonne humble, pieuse. Mais Ésaïe ne s’y trompe pas. Il entend derrière cette modestie, pas juste une fausse modestie, pire, un refus de confiance. Achaz ne veut pas dépendre de Dieu. Il préfère ses alliances, ses calculs, sa diplomatie. Il préfère une religion qui ne dérange pas sa politique.

Alors, là, le ton change : « Ne vous suffit-il pas de lasser la patience des hommes, que vous lassiez encore celle de mon Dieu ? » La parole ici n’est pas douce, elle est tranchante. Elle dénonce une piété qui sert à éviter l’engagement. Eh bien, c’est là, c’est dans ce contexte, dans ce contexte précis que le signe est donné. Non pas le signe demandé, mais le signe donné.

« Voici : la jeune fille est enceinte, elle mettra au monde un fils, et on l’appellera Emmanuel. »

Il faut entendre cette parole pour ce qu’elle est d’abord. C’est un signe inscrit dans le temps. Avant même toute lecture chrétienne, Ésaïe annonce quelque chose de proche, de concret. Un enfant va naître. Et avant qu’il ne sache discerner le bien du mal, les menaces politiques qui terrorisent Achaz auront disparu. Autrement dit : Dieu s’engage dans l’histoire, non par un miracle spectaculaire, mais par une promesse fragile, incarnée, lente.

Le signe de Dieu n’est pas une démonstration de puissance

Le signe de Dieu n’est pas une démonstration de puissance, mais une naissance. Ici se dessine déjà un déplacement fondamental : Dieu ne se prouve pas, il se donne. Il ne s’impose pas, il s’expose.

Lorsque Matthieu relit ce texte, il ne le détourne pas, il l’accomplit. Il voit dans la naissance de Jésus non pas un tour de force biologique, mais l’intensification ultime de ce signe : Emmanuel, Dieu avec nous. Non pas Dieu au-dessus, non pas Dieu contre, mais Dieu avec. Et c’est là que la naissance virginale prend son sens théologique.

Elle ne dit pas que le corps serait impur, ou que la sexualité serait suspecte. Elle dit autre chose : que l’origine de Jésus ne se laisse pas enfermer dans nos logiques de filiation, de possession, de maîtrise. Jésus ne vient pas d’un projet humain, mais d’un appel de Dieu. Il n’est pas le produit d’un calcul, mais le fruit d’une promesse.

C’est exactement ce que nous avions dit dimanche dernier à propos de l’identité : ce qui fonde une vie, ce n’est pas d’abord la génétique, mais l’appel. Jésus est Fils, non parce qu’il répondrait à une norme biologique exceptionnelle, mais parce qu’il est entièrement reçu, entièrement donné.

Paul maintenant. Dans l’ouverture de la lettre aux Romains, l’apôtre tient ensemble ces deux dimensions avec une précision remarquable. Il parle du Fils « issu de la descendance de David selon la chair », et en même temps « institué Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit ». Il n’oppose pas l’humain et le divin. Il les articule. Jésus est pleinement inscrit dans une histoire humaine, une lignée, un peuple. Et pourtant, il excède toute définition purement humaine.

La fidélité sans certitude de Joseph

C’est ici que la figure de Joseph se fait captivante. Joseph n’est pas un figurant. Il est appelé « juste ». Et sa justice n’est pas d’abord juridique, elle est relationnelle. Il cherche le bien de Marie. Il ne veut ni l’exposer ni se sauver lui-même. Il se tient dans un entre-deux inconfortable, celui de la fidélité sans certitude.

L’ange lui dit : « N’aie pas peur. » Alors ça c’est peut-être l’un des fils rouges de l’Avent. N’aie pas peur d’accueillir ce que tu ne maîtrises pas. N’aie pas peur de donner un nom à ce qui te dépasse. Car nommer, dans la Bible, ce n’est pas contrôler, c’est reconnaître une mission.

« Tu l’appelleras Jésus », dit l’ange, « car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Le salut n’est pas d’abord politique, ni moral au sens étroit. Il est relationnel. Il s’agit de restaurer une relation juste entre Dieu et son peuple, entre les hommes entre eux, entre chacun et sa propre vérité.

Maintenant écoutons, regardons de plus ce nom Emmanuel qui résonne avec force. Dieu avec nous. Non pas Dieu qui règle tout à distance. Non pas Dieu qui supprime les conflits par décret. Mais Dieu qui entre dans nos histoires complexes, nos peurs, nos compromis, nos fidélités fragiles.

Pour Achaz, Emmanuel signifiait : tu ne seras pas abandonné, même si tu refuses de faire confiance. Pour Joseph, Emmanuel signifie : tu peux avancer, même sans tout comprendre. Pour Paul, Emmanuel devient la bonne nouvelle annoncée à toutes les nations : Dieu n’est plus réservé à un peuple ou à un lieu, il est donné à tous.

Et pour nous, aujourd’hui ?

Peut-être que ce texte nous appelle à relire nos attentes spirituelles. Nous demandons souvent à Dieu des signes spectaculaires, des réponses claires, des garanties. Et Dieu continue de répondre par des commencements modestes, une parole, une rencontre, une décision juste prise dans l’ombre.

Dieu nous sauve non en annulant notre humanité, mais en l’habitant

La naissance virginale nous rappelle que Dieu agit là où nous n’avions rien prévu. Qu’il ouvre des chemins là où nos logiques s’arrêtent. Qu’il nous sauve non en annulant notre humanité, mais en l’habitant.

À quelques jours de Noël, l’Évangile ne nous invite pas à admirer un miracle lointain, mais à consentir à une présence. Dieu avec nous, cela veut dire : Dieu dans nos fragilités, nos responsabilités, nos choix concrets.

Comme Joseph, nous sommes appelés à nous lever du sommeil de la peur et à faire ce qui nous est confié. Comme Achaz, nous sommes démasqués lorsque notre piété sert à éviter la confiance. Et comme Paul, nous sommes envoyés, non pour posséder la vérité, mais pour susciter « l’obéissance de la foi », cette confiance active qui met en mouvement.

Frères et sœurs, Noël n’est pas la célébration d’un prodige biologique, mais l’annonce d’une présence fidèle. Emmanuel. Dieu avec nous. Alors qu’est-ce que ça change de dire ça comme ça. Cela change beaucoup de choses, parce que cela nous engage.

Que ce Dieu qui vient sans bruit, mais avec persévérance, nous donne d’accueillir sa présence, de lui faire place, et de devenir à notre tour, pour d’autres, signe de cette promesse : Dieu n’abandonne pas le monde.

Amen

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