Paul croyait porter l’Évangile, mais l’Évangile l’attendait déjà

dimanche 17 mai 2026 - Temple de Saint Étienne de Tulmont

Église Protestante Unie Nègrepelisse Bioule Saint Étienne de Tulmont

És 32, 15-20; Ac 16,6-15; Mc 7,34 traduction Nouvelle Bible Segond (NBS)

Prédication

Les textes que nous venons d’entendre nous parlent aujourd’hui d’un Dieu qui ouvre. Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par « ouvrir ». Qu’est-ce que cela veut dire « Dieu ouvre » ?

Parce que, si l’on en croit nos textes, Dieu ne fait pas qu’ouvrir. Il ferme aussi.

Le texte que nous venons d’entendre, le texte des Actes, commence d’une manière étonnante, vous en conviendrez.

Les apôtres annoncent. Les communautés naissent. L’Église se déploie

Nous entendons souvent le livre des Actes des Apôtres comme le récit d’une avancée irrésistible de l’Évangile. Les apôtres annoncent. Les communautés naissent. L’Église se déploie. Et pourtant, le texte que nous venons d’entendre commence d’une manière déroutante – c’est le cas de le dire :

Paul et ses compagnons veulent aller en Asie annoncer la parole. Mais Luc écrit  qu’ils en sont empêchés par l’Esprit Saint. Ce n’est pas le genre d’explication – je n’ose dire d’excuse – qu’on n’entend pas tous les jours.

Et difficile d’y voir une erreur de l’auteur, car Luc y insiste. Paul et ses compagnons essaient une autre direction : à nouveau « L’Esprit de Jésus ne leur [permet]t pas. »

Je disais déroutant. Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve ce texte profondément sidérant.

Car enfin, Paul ne cherche pas à fuir sa mission. Il veut annoncer l’Évangile. Et voilà que Dieu lui ferme les routes.

L’Écriture dit pas ou ne laisse pas penser que Paul manquerait de foi, qu’il agirait mal, qu’il poursuivrait un projet mal dirigé. Non.

Tout au contraire. Il veut répondre à ce qu’il sait être la volonté de Dieu, proclamer la Parole, annoncer la bonne nouvelle.

Et malgré cela, l’Esprit dit non.

Pour ma part, je crois qu’il faut prendre ce « non » au sérieux.

Je crois que ce non vient toucher quelque chose d’assez profond dans notre manière de vivre la foi et même l’Église, et que, pour cela, il faut le prendre au sérieux.

Nous imaginons aisément que, lorsque notre projet est bon, orienté selon la volonté de Dieu, que naturellement Dieu l’accompagnera, lui sera propice – c’est comme cela que l’on dit quand on a affaire aux dieux de l’Antiquité.

Eh bien, voilà, dans les Écritures, Dieu déplace constamment les évidences religieuses.

Oh, me direz-vous, c’est pas nouveau. C’est même ce que dit la Bible déjà dans la Bible hébraïque, notre Ancien Testament. David veut bâtir une maison pour Dieu, dans 2 Samuel 7. Et Dieu lui répond presque brutalement : « Est-ce toi qui me bâtiras une maison ? »

Comme si Dieu disait : tu crois me porter, mais c’est moi qui te porterai.

Et dans livre d’Ésaïe, un peu plus loin que notre texte du jour, au chapitre 55 :
« Mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins. »

Il y a, en effet, un danger propre à l’esprit religieux, c’est de vouloir rendre Dieu disponible comme cause explicative immédiate :

Dieu a voulu ceci,
Dieu a empêché cela,
Il a sauvé celui-ci,
Il a laissé mourir celui-là.

Quand on ne cherche pas en plus à y trouver une justification :

S’il n’est pas intervenu, c’est que… Mettez ce que vous voudrez.

En Ac 16 précisément Dieu ne devient jamais une causalité religieuse, une causalité facilement mobilisable.

L’Esprit empêche Paul, oui ! mais notre péricope n’offre pas pour autant une théorie du destin. Le texte ne donne pas une mécanique de la Providence. Du moins, je ne le crois pas. L’Écriture, comme à son habitude, nous raconte une dépossession.

Si on y regardait de plus près,  on verrait que Luc insiste sur les verbes d’empêchement, de déplacement, d’ouverture, mais sans jamais ouvrir l’arrière-plan métaphysique du « pourquoi ».

Nous ne sommes pas dans la révélation d’un système.
Nous sommes dans le récit d’une conduite.

Je dirais que nous n’avons pas oublié cela dans nos paroisses. Nous conservons un grand scrupule à faire parler Dieu. Et à raison ! Déjà parce que c’est un commandement de ne pas invoquer le nom de Dieu en vain, mais aussi parce que…

Prenons des exemples. Dire – et je ne dis pas qu’il ne faille pas le dire, entendons-nous bien – dire :
« Dieu m’a sauvé »,
« Dieu m’a protégé »,
« Dieu m’a conduit là, après m’avoir empêché d’aller où je voulais aller »,
cela peut être juste, et cela peut être une juste occasion de louer Dieu.

Mais cela peut aussi devenir terrible.

Parce que si je dis trop vite :
« Dieu m’a sauvé de telle embûche »,
que suis-je en train de dire de celui qui ne s’en est pas sorti ?

Si je dis :
« Dieu m’a guéri »,
que suis-je en train de dire de celle qui y est resté ?

Si je dis :
« Dieu m’a fermé cette porte pour mon bien »,
que suis-je en train de dire de ceux pour qui toutes les portes sont restées fermées mais sans qu’aucun bénéfice n’en ait jamais été tiré ? De ceux dont les portes se sont ouvertes pour leur malheur ?

L’auteur des Actes offre une théologie rigoureuse et implacable. Dieu ferme ici pour ouvrir ailleurs, mais le souci n’est pas de nous proposer la lecture d’un destin selon un plan que nous pourrions reconstituer après coup.

L’Évangile ne se possède pas

Le texte dit seulement ceci :
l’Évangile ne se possède pas. Point. L’Évangile ne se possède pas ;
l’apôtre ne maîtrise pas son itinéraire ;
l’Esprit empêche, déplace, ouvre, autrement.

Le « non » de Dieu ne saurait en aucun cas être une explication du malheur, le sien ou celui des autres.

Il n’est pas une clé qui permettrait de dire pourquoi untel vit et tel autre meurt, pourquoi unetelle guérit et telle autre succombe.

Le « non » de Dieu est d’abord un refus adressé à notre prétention de savoir. Un refus adressé à notre besoin de transformer Dieu en aiguilleur des destins. Un refus adressé à notre besoin d’interpréter les prières non exaucées aux issues heureuses comme don de la providence – et combien c’est tentant !

En tout cas, rendre grâce parce que nous avons été secourus ne nous donne jamais le droit de conclure que ceux qui ne l’ont pas été auraient été moins aimés, moins gardés, moins visités par Dieu.

La foi chrétienne affirme, au contraire :
Dieu est fidèle, y compris là où nous ne pouvons plus lire aucune victoire.

Elle dit que Dieu ne se laisse pas identifier à l’issue favorable, comme si la mort, l’échec, la maladie ou l’accident étaient les lieux où il aurait cessé d’être Dieu.

Et c’est ça qui nous permet de rendre grâce sans culpabilité.

Nous pouvons dire :
Seigneur, merci pour la vie encore reçue.
Merci pour les secours visibles et invisibles.
Merci pour les portes qui se sont ouvertes.

Mais gardons à l’esprit quelque part :
Seigneur, garde-nous de faire de notre reconnaissance une accusation silencieuse contre ceux qui n’ont pas été épargnés.

Au cœur de l’Évangile, Dieu se reconnaît à ce qu’il n’évite pas la croix.

Il se reconnaît à ce qu’il rejoint le Crucifié.

Ça c’est un premier point.

Un deuxième serait de penser à ces promesses déçues. Oui, je sais : elles sont nombreuses au cours d’une vie.

Il arrive qu’une expérience n’aille pas jusqu’au bout. Qu’un chemin de vie ne tienne pas ses promesses.

Il arrive qu’un élan spirituel, une rencontre, un projet, un prodige peut-être, finisse par décevoir.

Nous avions cru que cela durerait, que cela porterait plus loin, que cela confirme les espoirs nourris.

Et puis non.

Cela s’arrête.
Ça ne tient pas.
Ça n’aboutit pas ou ça tourne court.

Là encore, la bonne question n’est pas toujours – il me semble :
quel était le plan de Dieu ? Et de chercher à expliquer.

Comme si Dieu avait caché derrière l’échec une intention secrète qu’il faudrait déchiffrer

La bonne question ne serait-elle pas plus sobre, plus évangélique ? :
qu’est-ce que cela a ouvert ?

Oui, bien sûr, cela a eu une fin.
Oui, finalement ça a fait long feu.
Oui, les attentes suscitées ont été contrariées

Mais qu’est-ce que cela a ouvert en nous ?
Qu’est-ce que cela a rendu possible ?
Qu’est-ce que cela a donné à vivre, le temps où cela nous a été donné de le vivre ?

Car Dieu ne se reconnaît pas seulement dans ce qui dure.

Il se reconnaît aussi dans ce qui a ouvert un passage, une parole, une rencontre, une liberté, même si cela n’a pas tout accompli.

Est-ce que la foi ne commencerait pas là :
non pas quand nous expliquons pourquoi une porte s’est refermée,
mais quand nous reconnaissons un instant ce qu’elle a entrouvert.

Et c’est ce que raconte la suite du texte. Paul est empêché, mais ce déplacement produit une rencontre. Après ces routes fermées, Paul a une vision : un homme, un Macédonien, appelle au secours.

Paul traverse donc la mer et arrive à Philippes. Bon… je vous la fais courte. Re-déplacement, Paul avait vu un homme dans sa vision. Mais lorsqu’il arrive à Philippes, il ne rencontre ni notable, ni chef religieux, ni grande assemblée. Il rencontre des femmes, des femmes réunies au bord d’un fleuve pour prier.

Il faut se représenter Philippes, une ville importante, une colonie romaine, une cité marquée par le pouvoir impérial, les hiérarchies sociales, le prestige romain. Et voilà que l’Évangile en Europe commence au bord d’un fleuve. L’Évangile ne commence pas au centre. Il commence à la périphérie,comme souvent dans la Bible finalement.

Dieu appelle David, celui dont personne n'attendait rien, le cadet, le berger oublié dans les champs, celui des fils que personne n’avait même pensé à présenter.

Dieu passe par Ruth l’étrangère.

Dieu rejoint Élie, non dans la tempête, mais dans le murmure.

Dieu guérit Naaman le Syrien.

Dieu travaille constamment là où l’on ne regarde pas d’abord. D’abord là où on n’irait as chercher.

Alors, et l’Évangile du jours dans tout ça ?

Jésus rencontre un homme enfermé dans le silence et la difficulté d’entendre.

Alors il prononce ce mot étrange :
« Éphphatha » « Ouvre-toi. »

Dans l’Évangile, Dieu ouvre. Il ouvre l’écoute. Il ouvre la parole. Il ouvre ce qui était fermé. Et que nous dit le livre des Ac ? Que le Seigneur ouvre le cœur de Lydie.

Non pas pour lui donner une explication totale du monde, du plan de Dieu, du pourquoi et du comment des échecs, et des réussites. Il ouvre son cœur pour rendre possible une écoute, une rencontre, une foi.

Les lectures féministes de ce texte ont permis de rouvrir des passages que l’Église avait rendus invisibles : une femme joue encore une fois un rôle important. Luc donne à Lydie une véritable place. Elle écoute. Elle parle. Elle accueille. Elle persuade Paul et ses compagnons.

Certains vous diront que le texte ne dit pas : « Lydie devient pasteure ». Oui, certes. Assurément il faut rester attentif au texte lui-même sans lui faire dire davantage qu’il ne dit pa, Mais ce n’est pas le sujet de Luc : Luc ne décrit pas ici une organisation d’Église déjà stabilisée comme la nôtre.

En revanche, ce que fait ici l’Esprit est clair : il déplace Paul vers des femmes en prière ; il ouvre le cœur de Lydie ;il fait de sa maison un lieu d’Église ; il donne à cette femme une parole, une initiative, une autorité d’accueil et de discernement.

Alors oui, strictement, le texte ne formule pas une théorie féministe des ministères. Mais l’Évangile et l’Esprit, eux, nous disent sûrement davantage. Ils nous disent que l’Église se trompe lorsqu’elle rend invisibles celles par qui Dieu rend l’Évangile habitable. Ils nous disent que Dieu n’a pas attendu nos autorisations institutionnelles pour faire passer sa Parole par des femmes. Ils nous disent que la question n’est pas seulement : « Qu’est-ce que le texte permet ? » Mais aussi : « Qu’est-ce que l’Esprit est déjà en train d’ouvrir devant nous ? »

Vous le savez, dans les premières communautés chrétiennes, l’Église n’a pas encore de bâtiments religieux. Elle habite des maisons. Et lorsque Lydie ouvre sa maison, ce n’est pas seulement un geste d’hospitalité privée.

Sa maison devient :

·       un lieu de rencontre,

·       un lieu de parole,

·       un lieu de baptême,

·       un lieu où une communauté devient possible.

Je crois que cette phrase résume peut-être tout le texte :

Lydie rend un lieu habitable pour l’Évangile. Soudain apparaît un espace où des personnes différentes peuvent devenir frères et sœurs en Christ. Non parce que toutes les différences disparaissent miraculeusement. Et j’allais dire : « Dieu préserve. Dieu nous garde de faire disparaître les différences. Le miracle, c’est qu’il les maintienne »

Soudain apparaît un espace où des personnes différentes peuvent devenir frères et sœurs en Christ. Non parce que toutes les différences disparaissent. Mais parce qu’un autre Seigneur que César est désormais confessé.

Et c’est ici qu’on peut revenir au texte d’Ésaïe 32 .Le prophète parle lui aussi à un monde inquiet, instable, traversé par la violence et la peur.

Et pourtant il annonce :
« Mon peuple habitera un séjour de paix,
des demeures sûres,
des lieux de repos tranquilles. »

La promesse de Dieu devient habitation. Oh, pas fuite hors du monde ! Pas rêve désincarné.

Habitation !

Je me demande parfois si l’une des grandes questions de l’Église aujourd’hui n’est pas précisément celle-là : où existe-t-il encore des lieux habitables ? J’ai vu passer des débats sur l’hospitalité, la convivialité. C’est pour cela que la Cène et la notion de communion sont plus importantes que jamais.

Des lieux où l’on n’est pas réduit à son efficacité, à son utilité, à sa fatigue, à son statut, à son rôle social.

Des lieux où une parole, une écoute, une table, une présence permettent à quelqu’un de respirer autrement.

Car au fond – et j’en finis - Actes 16 raconte peut-être ceci : l’Église commence souvent là où elle n’avait pas prévu de commencer. Paul croyait porter l’Évangile. mais l’Évangile l’attendait déjà, assis au bord d’un fleuve, dans la prière et l’hospitalité de femmes qu’il n’était pas venu chercher.

Le Seigneur ouvrit le cœur de Lydie.

Le Seigneur ouvrit son cœur…

et une maison devint Église.

Amen

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